Le Magic Cabaret revient à Tour & Taxis : pourquoi les spectacles « immersifs » à petite échelle gagnent du terrain
A la Gare Maritime de Tour & Taxis, Magic Cabaret descend pour la quatrième année consécutive avec Le Cabaret Secret, un spectacle familial qui réunit danse, cirque, acrobatie et musique live. Le projet se positionne délibérément comme un contrepoids aux grandes productions : plus proche de la peau, plus intime, et avec une ambition prononcée en termes de finition artistique. Mais derrière l’enchantement se cachent aussi des questions sur l’accessibilité financière, l’échelle et la durabilité d’un tel modèle dans le paysage belge des arts de la scène.
Un monde « oublié » dans un haut lieu de la vie bruxelloise
Magic Cabaret choisit à nouveau Tour & Taxis, et plus particulièrement la Gare Maritime, comme cadre de son édition hivernale. Ce choix n’est pas neutre : depuis des années, Tour & Taxis est un lieu où Bruxelles aime se montrer comme une ville de rencontre créative et culturelle, et où les événements bénéficient de la combinaison de l’accessibilité et de la grandeur industrielle. Dans ce cadre, le Magic Cabaret installe son propre univers : un lieu imaginaire « hors réalité », où la nature a repris ses droits et où l’ambiance renvoie aux années folles.
Plus précisément, il s’agit d’un spectacle nouvellement créé, Le Cabaret Secret, conçu par Jack Cooper et Kylian Campbell. Le spectacle est à l’affiche jusqu’au 25 janvier, ciblant clairement la période de loisirs autour des vacances ainsi que la saison hivernale plus longue. Il s’agit là d’une stratégie : le public est réceptif aux formats « escapade pour tous » pendant cette période, tandis que la concurrence entre la culture, le shopping, les festivals de lumière et les marchés d’hiver est également particulièrement forte.
Dans sa communication, Magic Cabaret met l’accent sur l’évasion : des histoires de contes de fées et de légendes constituent le fil conducteur, tandis que des numéros de différentes disciplines se succèdent. Il réactualise ainsi une idée classique du cabaret : il ne s’agit pas d’une simple série de chansons, mais d’une soirée composite avec un style et un cadre narratif reconnaissables.
Le format : pluridisciplinaire, mais étroitement orchestré
Les créateurs misent sur un programme « pluridisciplinaire » : danse, arts de la rue, aériens et acrobatiques, complétés par de la musique en direct. Il s’agit d’une formule désormais familière dans les divertissements familiaux contemporains, mais le succès dépend de la cohérence. Dans le cas présent, cette cohésion est explicitement recherchée par un ancrage cérémoniel : Damien Locqueneux joue le rôle de maître de cérémonie, de « maître des rêves », racontant des histoires tout en interprétant des chansons allant de Coldplay à Muse en passant par Jacques Brel.
Ce choix est important. D’une part, un répertoire de chansons pop et rock reconnaissables abaisse le seuil pour un public peut-être moins familier avec les traditions du cirque ou du cabaret. D’autre part, Brel est présenté comme une référence culturelle qui ancre l’ensemble dans une mémoire belge, même si, selon les créateurs, l’esthétique est fortement inspirée de la culture scénique anglo-saxonne.
La distribution comprend également des noms susceptibles de créer une reconnaissance supplémentaire pour un large public, tels que Bram de Beul et Irina Yakousheva, finalistes de Belgium’s Got Talent. Leur retour (ils participent à l’émission depuis le début) témoigne d’un modèle dans lequel l’émission innove chaque année, tout en conservant un noyau d’artistes qui contribuent à l’ambiance de la maison. Pour cette édition, ils créent un nouveau numéro, avec un élément frappant : un lustre qui faisait à l’origine partie du décor est utilisé comme dispositif acrobatique. Ce type de détail correspond au credo de Magic Cabaret : l’illusion n’est pas seulement dans l’acte, mais aussi dans la façon dont la scénographie et la performance s’imbriquent.
En outre, Seydouba Camara est mis en valeur par un numéro d’équilibre et de jonglage de 10 minutes avec des bâtons en bois. Les réalisateurs le décrivent comme lent et hypnotique, « poétique » malgré sa force technique. C’est un contre-mouvement intéressant à l’idée que les spectacles familiaux doivent nécessairement être rapides et stimulants : la lenteur peut aussi fonctionner, à condition que l’arc de tension et la présentation soient corrects.
L’engagement de proximité : atout artistique, contrainte économique
L’élément différenciateur le plus fort est l’espace lui-même : Magic Cabaret se joue dans un Magic Mirror, une configuration de tente avec une scène centrale et un public autour d’elle. Il en résulte une proximité radicale : selon Jack Cooper, le spectateur le plus éloigné se trouve à moins de 10 mètres de la scène. Dans la pratique, cela change fondamentalement l’expérience. Le spectacle n’est pas seulement regardé, il est presque partagé : vous voyez les expressions du visage, les petits doutes, la respiration, l’effort physique.
Cette proximité est un argument de qualité. Les créateurs l’opposent à la logique des grandes productions internationales comme le Cirque du Soleil, où l’échelle et le spectacle dominent. Magic Cabaret promet le contraire : l’intimité, la connexion instantanée et le sentiment que « quelque chose d’incroyable » se passe dans l’espace, précisément parce que la frontière entre le lieu et la scène devient mince.
Mais ce même principe soulève également des questions. Un cadre intime implique un nombre plus limité de sièges et donc un casse-tête économique plus aigu. Pour rentabiliser une production avec des danseurs, des acrobates, des artistes de cirque, de la musique en direct, une scénographie et des costumes, il faut soit que le taux d’occupation soit élevé, soit que le prix du billet augmente en même temps que le taux d’occupation. La source d’information ne donne pas de prix, mais la tension est typique des productions de qualité à petite échelle : comment maintenir l’accessibilité pour les familles tout en finançant un niveau professionnel élevé ?
En outre, la période hivernale, aussi attrayante soit-elle pour les sorties, peut s’avérer difficile sur le plan logistique. Une installation temporaire nécessite une planification, du personnel et une qualité technique constante. Magic Cabaret opte également pour la répétition : le fait de revenir au même endroit quatre années de suite peut être un signe de fidélité du public, mais cela suscite également l’attente que chaque édition offre une nouvelle « raison de revenir ».
« Familial » et « exigeant » : une ambition qui ne va pas de soi
L’une de ses revendications les plus frappantes est la combinaison d’un public familial avec « un niveau d’exigence artistique très, très élevé », comme le dit Jack Cooper. Cette combinaison est séduisante, mais aussi complexe. Les programmes familiaux sont souvent associés à la simplicité et à la prévisibilité ; Magic Cabaret veut simplement montrer que les compétences techniques et artistiques peuvent également fonctionner ensemble pour les enfants et les parents, sans qu’il soit nécessaire de dévaloriser l’un ou l’autre.
Cet engagement en faveur de la qualité met l’accent sur la « création de A à Z ». Lisa Henri insiste sur le fait que tout est construit à l’origine, avec une attention particulière pour les détails tels que les costumes et le maquillage. Les costumes sont créés par Simon Paco, qui est également connu comme metteur en scène. Cela souligne une approche artisanale : un spectacle n’est pas une simple somme d’actes, mais un univers construit dans lequel la conception se voit attribuer un rôle dramaturgique.
Mais il y a aussi un inconvénient. Un style distinct (années folles, « cabaret secret », récit onirique) peut en effet attirer une partie du public, mais il peut aussi être limitatif pour ceux qui s’attendent surtout à du « cirque ». Le défi est donc celui de l’équilibre : suffisamment d’histoire et d’atmosphère pour rendre le spectacle distinctif, sans que l’énergie du numéro et la variété n’en pâtissent. Magic Cabaret semble rechercher cet équilibre grâce à un mélange de musique reconnaissable, de disciplines variées et d’un présentateur qui guide le public tout au long de la soirée.
Qu’en est-il du paysage scénique en Belgique ?
Le fait qu’un projet comme Magic Cabaret revienne quatre années de suite témoigne d’un appétit pour les expériences en direct qui ne se déroulent pas nécessairement dans des théâtres classiques. La forme du chapiteau et la proximité « immersive » s’inscrivent dans une tendance plus large où les créateurs recherchent des formats qui se situent entre le théâtre, le cirque et l’événementiel : suffisamment accessibles pour un large public, mais avec une signature forte.
Ce faisant, Magic Cabaret comble également une niche : le cabaret de style anglo-saxon est moins évident en Belgique que dans les pays ayant une forte tradition de cabaret ou de variétés. La combinaison d’éléments de cirque et d’acrobatie avec des contes et des chansons en direct crée un hybride qui semble à la fois contemporain et nostalgique. Par rapport aux grandes marques internationales, il ne s’agit pas d’une lutte pour devenir plus grand, mais de défendre sa propre échelle : assez petite pour la proximité, assez grande pour porter une soirée entière.
À terme, les principales questions concernent non seulement l’innovation artistique, mais aussi la durabilité. Un format hivernal à petite échelle et de grande qualité peut-il continuer à attirer un public suffisant année après année ? Comment garantir l’accessibilité aux familles si les coûts de production restent élevés ? Et comment s’assurer que « l’intimité » reste un choix substantiel, et non une restriction forcée ? Magic Cabaret présente Le Cabaret Secret comme une évasion enchanteresse, mais il s’agit en même temps d’un test pour un débat plus large : comment construire des productions live solides en Belgique qui ne reposent pas sur des méga-budgets, mais qui restent convaincantes en termes de qualité et de portée pour le public ?

Claire Delmarche est née à Jette, a grandi à Forest et vit aujourd’hui à Saint-Josse.
Bruxelles, elle la traverse en tram, en vélo ou à pied, carnet en main et casque sur les oreilles. Formée à l’IHECS, passée par quelques rédactions « où on met plus de temps à remplir un tableau Excel qu’à écrire un article », elle a vite compris qu’elle serait plus libre en dehors des circuits classiques.
Claire aime les histoires à hauteur d’humain. Celles qu’on ne voit pas dans les grands JT. Elle écrit sur la vie des quartiers, les luttes sociales, les brasseries de quartier qui ferment, les collectifs citoyens qui s’organisent, les contradictions bruxelloises qu’on adore détester.
Bilingue (et brusseleir par adoption), elle jongle entre les langues comme entre les tramways de la STIB. Elle refuse la neutralité molle et préfère le regard juste, nuancé, sincère, même s’il dérange.
Membre fondatrice de informations.brussels, elle y signe des papiers bruts, tendres ou caustiques — mais toujours vrais.
Sa devise : « Écouter avant d’écrire. Et toujours relire à voix haute. »


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