Quand l’intégrité devient une arme politique : pourquoi Clémentine Barzin se retire à Bruxelles
La politicienne bruxelloise Clémentine Barzin (MR) démissionne de son poste de chef de groupe de son parti au Parlement bruxellois, peu de temps après que son mari Boris Dilliès soit devenu premier ministre de la région. Il ne s’agit pas d’une obligation légale, mais d’un choix stratégique qui soulève une question essentielle : suffit-il d’éviter les conflits d’intérêts, ou la politique doit-elle aussi en éliminer toute apparence ?
Qu’est-ce qui a été décidé exactement, et pourquoi maintenant ?
Clémentine Barzin, députée du Mouvement Réformateur (MR), abandonne la direction du groupe MR au Parlement bruxellois. Le moment est loin d’être choisi par hasard : son mari Boris Dilliès vient d’être nommé premier ministre de la Région de Bruxelles-Capitale. Le président du MR, Georges-Louis Bouchez, a annoncé cette décision en la liant explicitement au risque politique auquel le parti est confronté depuis que M. Dilliès a accédé à la fonction de premier ministre au niveau régional.
Le raisonnement de la direction du parti est à la fois clair et défensif. M. Bouchez a affirmé que le parti « ne veut pas donner l’occasion » de « critiquer ou de remettre en question » le fonctionnement de la faction MR en raison de son lien familial avec le premier ministre. Mme Barzin a elle-même souligné qu’elle et M. Dilliès ont des trajectoires politiques « anciennes et indépendantes », mais qu’elles se croisent aujourd’hui d’une manière qui peut soulever des questions. Elle opte, avec le soutien de son parti, pour la « lisibilité » et pour l’équipe.
La succession a été immédiatement organisée : Loubna Azghoud prend le rôle de chef de groupe. Le MR tente ainsi de boucler l’histoire avant qu’elle ne déraille : un changement au sommet, non pas parce qu’un problème a été identifié, mais parce qu’il veut neutraliser la discussion.
Le contexte général : le MR revient au pouvoir après 22 ans
La sensibilité qui entoure cette décision est liée au tournant politique plus large qui s’opère à Bruxelles. Le MR fait à nouveau partie du gouvernement bruxellois, après 22 ans d’absence. En février 2026, le parti revient dans une coalition avec le PS et Les Engagés. En cela, la présidence de Boris Dilliès est plus qu’une décision personnelle : elle est le symbole de ce retour et de l’ambition d’orienter la gouvernance bruxelloise dans une nouvelle direction.
C’est précisément la raison pour laquelle la barre de la crédibilité est plus haute. Lorsqu’un parti revient dans le cockpit après de longues années d’opposition, le premier test est rarement substantiel ; il porte souvent sur le style, l’éthique et la confiance. Plus précisément, le MR peut-il démontrer que la gouvernance peut être « propre », sans perception de favoritisme, de circuits fermés ou de collusion ? La décision de Barzin devient ainsi un signal pour le monde extérieur que la gouvernance ne doit pas être éclipsée par les relations familiales.
Mais c’est aussi une reconnaissance de la réalité politique : dans une coalition avec deux autres partis, un débat récurrent sur l’intégrité suffit à empoisonner les dossiers. La stabilité de la nouvelle équipe de Bruxelles est un intérêt stratégique, d’autant plus que le retour du MR attire beaucoup d’attention en soi.
Apparence de conflit d’intérêts : pourquoi la perception en politique l’emporte parfois sur les règles
L’essentiel n’est pas que Barzin et Dilliès exercent formellement le même pouvoir dans la même institution. Dilliès est au gouvernement en tant que premier ministre ; Barzin dirige (a dirigé) un groupe parlementaire. Il s’agit de rôles différents avec des pouvoirs différents. C’est précisément ce qui constitue un contre-argument important : si les fonctions sont institutionnellement séparées, pourquoi cela devrait-il être problématique ?
Pourtant, le débat tourne rarement autour des seuls pouvoirs formels. Dans la politique belge, et certainement dans les contextes où les gouvernements changent et où de nouvelles relations de pouvoir émergent, l' »apparence » de conflits d’intérêts est une source récurrente de méfiance. Le raisonnement en faveur du step-up de Barzin est donc le suivant : ceux qui veulent éviter des dommages politiques ne doivent pas attendre qu’une décision concrète soit contestée, mais doivent éviter que chaque décision puisse être rendue suspecte par la suite.
Et pratique ? Un chef de groupe aide à définir la ligne d’un parti au parlement, négocie, oriente le rythme de l’opposition ou le soutien du gouvernement, et est souvent le premier point de contact pour la coordination interne. Lorsque le conjoint dirige en même temps le gouvernement, tout contact, tout timing, tout compromis peut être interprété comme « trop proche du pouvoir » ou « arrangé sous un même toit ». Même si cela n’est pas vrai, l’accusation peut suffire à dominer le débat.
C’est précisément ce scénario que M. Bouchez veut éviter. Pas nécessairement parce que des abus sont imminents, mais parce que le sujet en lui-même devient un levier pour les adversaires politiques et pour la couverture médiatique. L’intégrité devient alors une arme : non pas celle des erreurs avérées, mais celle de la suggestion et du doute.
Arguments pour et contre : signal d’intégrité ou mauvais précédent ?
Les partisans de ce changement y voient avant tout un gain de crédibilité. En rompant le cumul des fonctions, le MR montre qu’il prend la transparence au sérieux. Elle renforce également l’autonomie du groupe parlementaire vis-à-vis du premier ministre : le parlement contrôle le gouvernement, et un chef de groupe ayant un lien familial direct avec la direction du gouvernement peut affaiblir ce contrôle, ne serait-ce qu’au niveau de la perception. Dans cette logique, la décision est un investissement dans la légitimité administrative.
Mais il existe des contre-arguments tout aussi clairs. Tout d’abord, aucune règle n’obligeait Barzin à partir. Le fait de se retirer de toute façon peut avoir donné à certains l’impression qu’il « devait y avoir quelque chose », un paradoxe plus courant dans les interventions éthiques préventives. Deuxièmement, la décision peut être interprétée comme une norme implicite selon laquelle les partenaires de personnalités de premier plan doivent se retirer, même s’ils ont eux-mêmes acquis un mandat et des antécédents indépendants.
Cela touche immédiatement un sujet sensible : l’impact sur les femmes en politique. Dans ce cas, c’est la femme politique qui cède sa place après que son mari a obtenu un poste de premier plan. Les critiques peuvent y voir une forme de discrimination indirecte : non pas par une interdiction explicite, mais par une pression sociale et politique qui affecte principalement les femmes lorsque le pouvoir change au sein d’un couple. En outre, le groupe MR au parlement perd une femme chef de groupe, ce qui peut peser dans les discussions sur la représentation.
La question n’est donc pas seulement de savoir si cela est « pur », mais aussi de savoir ce que cela normalise. Si la norme devient que les liens familiaux conduisent automatiquement au désengagement, on s’engage alors sur une pente glissante : quelle distance est suffisante, et à qui cette attente s’applique-t-elle le plus fortement ?
Qu’en est-il de la nouvelle gouvernance bruxelloise et quels sont les risques à long terme ?
À court terme, la décision vise principalement à éviter le bruit. Le MR, en tant que parti qui gouverne à nouveau ensemble après 22 ans, ne veut pas que le premier chapitre de ce retour soit écrit en termes de discussions sur l’intégrité. De plus, dans une coalition avec le PS et Les Engagés, il s’agit d’une forme d’assurance interne : les partenaires n’ont pas à craindre que les lignes parlementaires et gouvernementales au sein du MR semblent « trop entrelacées » par un lien de parenté.
Mais à plus long terme, cela risque de soulever de nouvelles questions. En effet, lorsque la perception politique devient l’étalon, la barre se déplace constamment. Aujourd’hui, il s’agit d’une direction de groupe et d’une présidence de premier ministre. Demain, il s’agira peut-être d’autres combinaisons de mandats et de relations, où la solution est moins évidente. A cet égard, la démarche de Barzin est à la fois un choix pragmatique et un test : jusqu’où est-on prêt à aller dans l’organisation de la distance, sans traiter les élus comme si des liens privés rendaient leur mandat intrinsèquement suspect ?
Il y a également un équilibre à trouver au sein même de la RM. Bouchez a loué le « sens du devoir » de Barzin tout en affirmant que nous devrions vivre dans un monde où les relations personnelles restent privées. Il s’agit là d’un double message remarquable : défendre normativement le droit à une vie privée, mais agir opérationnellement comme si l’espace public n’autorisait pas ce droit. Cette tension ne disparaîtra pas, surtout dans une culture médiatique où la crédibilité politique dépend souvent de choix symboliques.
En fin de compte, le dossier Barzin ne concerne pas seulement un changement de poste. Il s’agit de la base fragile sur laquelle repose la confiance dans la gouvernance : non seulement sur les règles et les pouvoirs, mais aussi sur l’interprétation. Alors que Bruxelles entre dans une nouvelle phase politique, le véritable enjeu est de savoir si cette interprétation se traduit par une plus grande confiance ou par un précédent où les apparences deviennent désormais aussi contraignantes que la loi.

Claire Delmarche est née à Jette, a grandi à Forest et vit aujourd’hui à Saint-Josse.
Bruxelles, elle la traverse en tram, en vélo ou à pied, carnet en main et casque sur les oreilles. Formée à l’IHECS, passée par quelques rédactions « où on met plus de temps à remplir un tableau Excel qu’à écrire un article », elle a vite compris qu’elle serait plus libre en dehors des circuits classiques.
Claire aime les histoires à hauteur d’humain. Celles qu’on ne voit pas dans les grands JT. Elle écrit sur la vie des quartiers, les luttes sociales, les brasseries de quartier qui ferment, les collectifs citoyens qui s’organisent, les contradictions bruxelloises qu’on adore détester.
Bilingue (et brusseleir par adoption), elle jongle entre les langues comme entre les tramways de la STIB. Elle refuse la neutralité molle et préfère le regard juste, nuancé, sincère, même s’il dérange.
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