Bruxelles découvre la bataille des sols : pourquoi les « sols vivants » deviennent-ils soudainement un enjeu politique ?
Neuf organisations bruxelloises d’agriculture urbaine et de protection de la nature unissent leurs forces pour la première fois afin de défendre les « sols vivants ». L’occasion est la révision du Plan régional d’affectation des sols (PRAS), qui détermine ce qui peut se faire où dans la capitale. Avec 53 % du territoire déjà asphalté, le débat a depuis longtemps dépassé le cadre de la nature pour s’étendre aux risques climatiques, à la santé et à l’avenir de la vie urbaine.
Une coalition invisible, à l’heure où les règles du jeu sont en train d’être réécrites
Le fait que neuf associations s’organisent ensemble est déjà une nouvelle en soi : l’agriculture urbaine, les projets communautaires et les organisations de protection de la nature opèrent souvent côte à côte, avec des priorités et des groupes d’intérêt différents. La révision du PRAS joue désormais un rôle de catalyseur. Le plan est un instrument central de la politique spatiale de Bruxelles : il définit les zones réservées au logement, à l’économie, à la nature, aux infrastructures ou à l’agriculture. Ceux qui adaptent les zonages influencent donc directement l’espace qui peut encore servir de parcs, de jardins, de champs, de zones d’infiltration ou de terrains à bâtir.
Plus précisément, les organisations considèrent cette révision comme une occasion rare de protéger structurellement les « derniers sols vivants ». Leur mise en garde porte sur trois menaces qui se renforcent mutuellement : la poursuite de l’artificialisation (durcissement et construction), la pollution et la spéculation immobilière. Dans une région où le foncier est rare et où la pression immobilière reste forte, la tentation est grande de considérer les espaces ouverts comme une « réserve » de développement. C’est précisément ce postulat que les associations veulent renverser : le sol n’est pas la salle d’attente de projets futurs, mais une infrastructure de base pour une ville vivable.
Qu’est-ce qui rend un sol « vivant » et pourquoi est-ce important dans une ville ?
Le débat public se concentre souvent sur les arbres et les parcs, et moins sur ce qui se trouve sous nos pieds. Pourtant, c’est précisément cette couche qui est à l’origine de nombreuses fonctions urbaines. Jean-Baptiste Godinot, de We Are Nature.Brussels, l’explique ainsi : « Les sols sont en fait le substrat de toute la nature et de toute la biodiversité : « Les sols sont en fait le substrat de toute la nature et toute la biodiversité, y compris en ville ». Lorsque le sol disparaît sous le béton ou l’asphalte, ce n’est pas seulement le « vert » qui disparaît, mais aussi l’habitat qui porte et restaure la biodiversité.
Et la pratique se traduit par des effets très concrets. La végétation qui peut pousser sur des sols vivants contribue à tempérer les températures et à réduire l’effet d’îlot de chaleur pendant les périodes de canicule. Ce n’est pas un luxe : les vagues de chaleur frappent plus durement les quartiers densément bâtis, surtout là où il y a peu d’ombre et peu de verdure. En outre, un sol non revêtu agit comme une éponge. L’eau de pluie peut s’infiltrer, ce qui réduit les pics de ruissellement et le risque d’inondation. Une ville pavée rejette plus rapidement l’eau dans les égouts et dans les rues basses ; une ville qui dispose d’un espace de sol peut tamponner l’eau.
La qualité de l’air entre également en ligne de compte. Dans un environnement urbain dense, tout élément capable de filtrer l’air ou de retenir la poussière est pertinent, surtout lorsque les structures vertes sont sous pression. Le cœur de l’argument est simple : le sol vivant est un « porteur » de processus naturels qui se raréfient dans les environnements urbanisés, mais qui prennent de la valeur précisément à cause de cela.
De l’adaptation au climat au bien-être mental : les gains sociaux, et pour qui ?
Les associations établissent un lien explicite entre la protection des sols et l’adaptation au climat. Godinot déclare : « Maintenir des sols vivants va permettre d’adapter la ville aux impacts du changement climatique. » Il ne s’agit pas seulement d’un scénario futur abstrait, mais d’atténuer les extrêmes qui deviennent déjà plus fréquents : chaleur, précipitations intenses et périodes de sécheresse. Dans cette logique, les sols ne sont pas une toile de fond, mais une infrastructure qui rend la ville moins vulnérable.
Il est intéressant de noter que le dossier explicite également la dimension de la santé. L’accès à la nature en ville est de plus en plus considéré comme un facteur de bien-être. Godinot souligne l’effet psychologique : « L’accès à des espaces naturels permet de réduire la dépression et de réduire l’anxiété ». Cet argument touche à une évolution plus large de la pensée urbaine : les espaces verts ne sont plus seulement considérés sous l’angle de la biodiversité, mais aussi sous celui de la santé publique.
Mais la question « pour qui ? » est cruciale. Les effets du climat ne touchent pas tout le monde de la même manière. Les groupes vulnérables sont plus susceptibles de vivre dans des zones densément construites, avec moins d’espaces verts, et sont plus touchés par la chaleur et les inondations. Si la protection des sols et l’écologisation aboutissent principalement dans des quartiers déjà bien desservis, cela peut perpétuer l’inégalité. À l’inverse, un PRAS plus fort pourrait simplement tendre vers une plus grande équité, en donnant la priorité à la protection et à la restauration des sols là où les besoins sont les plus importants.
Le conflit avec d’autres objectifs : le logement, l’investissement et les conflits spatiaux
Les contre-arguments sont réels et souvent politiquement lourds. Une protection plus stricte des sols peut freiner le développement et les projets immobiliers, ce qui va à l’encontre des intérêts économiques. Dans une ville où la pénurie de logements et leur accessibilité sont des problèmes majeurs, toute restriction de l’utilisation des sols peut être interprétée comme un frein au développement de l’immobilier. Cela rend le débat délicat : la protection des sols ne doit pas être automatiquement assimilée à une opposition au logement, mais le risque d’une telle interprétation existe bel et bien.
Il y a aussi l’aspect pratique. La protection et la revalorisation des sols nécessitent des investissements : dans la planification, dans la gestion, parfois dans la renaturalisation de zones déjà dégradées. La mise en œuvre entre également en ligne de compte. Un plan peut contenir des cartes et des catégories ambitieuses, mais sans une application claire, beaucoup de choses restent symboliques. La question n’est donc pas seulement de savoir ce que le PRAS dira sur le papier, mais aussi quels mécanismes garantiront que les sols sont effectivement sauvegardés.
Enfin, il existe une concurrence entre les fonctions. Un même terrain peut être revendiqué pour les loisirs, la production alimentaire ou la connectivité écologique. L’agriculture urbaine offre des possibilités de sécurité alimentaire locale et d’engagement par le biais de jardins collectifs, de jardins sur les toits ou de pépinières locales, mais elle peut aussi entrer en conflit avec la gestion pure de la nature ou l’utilisation intensive à des fins récréatives. La révision du PRAS devra déterminer comment ces fonctions sont liées les unes aux autres et quelles priorités s’appliquent lorsque l’espace est rare.
Pourquoi Bruxelles s’intéresse à d’autres villes et quel sera le véritable test ?
L’Europe prend de plus en plus conscience que la politique des sols est un élément clé dans le cadre d’objectifs de durabilité plus larges. D’autres villes sont souvent citées comme points de référence en matière de politique verte et climatique, telles qu’Amsterdam, Copenhague ou Paris, où l’écologisation est mise en œuvre à plus grande échelle. Ces comparaisons sont stimulantes, mais elles peuvent aussi être trompeuses : chaque ville a son propre héritage spatial, sa propre structure de propriété et sa propre réalité politique. Néanmoins, la leçon est utile : ceux qui prennent l’écologisation et la conservation des sols au sérieux les intègrent non seulement dans des projets, mais aussi dans des règles, des budgets et des objectifs mesurables.
Pour Bruxelles, la révision du PRAS sera donc un test décisif. La question clé est de savoir si la mobilisation des neuf organisations se traduit par une protection contraignante ou par un compromis qui laisse surtout place à l’interprétation. Il est tout aussi important de savoir comment le gouvernement concilie les intérêts économiques et publics : les sols resteront-ils une variable dans les négociations ou deviendront-ils une condition préalable stricte, au même titre que la mobilité ou la sécurité ?
À terme, cette coalition peut faire évoluer le débat. Non pas en utilisant « plus de vert » comme slogan, mais en plaçant au centre un concept plus concret : le sol vivant comme base de la biodiversité, de la gestion de l’eau, de la fraîcheur et du bien-être. Dans une ville qui est déjà à plus de la moitié pavée, cela semble être une discussion technique. En réalité, il s’agit d’une question de pouvoir, de priorités et de l’avenir urbain que Bruxelles souhaite planifier : une ville de plus en plus congestionnée ou une ville qui traite ses sols restants comme une ligne de vie stratégique.

Claire Delmarche est née à Jette, a grandi à Forest et vit aujourd’hui à Saint-Josse.
Bruxelles, elle la traverse en tram, en vélo ou à pied, carnet en main et casque sur les oreilles. Formée à l’IHECS, passée par quelques rédactions « où on met plus de temps à remplir un tableau Excel qu’à écrire un article », elle a vite compris qu’elle serait plus libre en dehors des circuits classiques.
Claire aime les histoires à hauteur d’humain. Celles qu’on ne voit pas dans les grands JT. Elle écrit sur la vie des quartiers, les luttes sociales, les brasseries de quartier qui ferment, les collectifs citoyens qui s’organisent, les contradictions bruxelloises qu’on adore détester.
Bilingue (et brusseleir par adoption), elle jongle entre les langues comme entre les tramways de la STIB. Elle refuse la neutralité molle et préfère le regard juste, nuancé, sincère, même s’il dérange.
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